écrit par Seamus Jeffreson, Directeur de CONCORD.

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Paris, 12 Juin 2014

Introduction
 
En juillet 2011, le Secrétaire général des Nations unies, dans son Rapport annuel disait que “Le cadre de développement de l’après-2015 sera probablement d’autant plus efficace qu’il sera le résultat d’un processus transparent, ouvert et sans exclusion auquel participeront de multiples parties prenantes”.
 
En effet, depuis mi-2012, les espaces pour la consultation se sont multipliés, avec les consultations thématiques, nationales et online menées par Nations unies et, bien sûr, les délibérations nationales organisées par la société civile (tel le projet de Beyond 2015-AMCP-FIP). Les travaux du Groupe de Haut Niveau et du Groupe de Travail Ouvert ont, eux aussi, fourni des opportunités pour un exchange de vues entre les parties prenantes.
 
Fruit de ces conversations, il est possible d’identifier certains messages omniprésents (au nord comme au sud ; à l’est comme à l’ouest ; de la part des OSCs comme des gouvernements) et bien séduisants : ils nous parlent d’un programme post-2015 «universel», «ambitieux», «transformateur», qui «ne laisse personne de côté».
 
Or, lorsqu’il ne nous reste qu’un peu plus d’une année pour parvenir à un accord sur le nouveau cadre post-2015, la question se pose de savoir jusqu’à quel point ces mots et ces idées vont être traduits dans un cadre qui soit en mesure de mettre en place les transformations dont nous et notre planète avons besoin.
 
Pour répondre à cette question je vous propose de faire une comparaison rapide entre les demandes de la société civile européenne résultant de plus de deux années de travail, et les derniers documents officiels qui nous arrivent de New York (le « Zéro Draft » du Groupe de Travail Ouvert) ainsi que de Bruxelles (la nouvelle Communication de la CE sur le Post-2015).
 
Mêmes messages, mêmes idées ?
 
Les Organisations de la Société Civile, 2015 universel, intégrant les trois piliers du 2015 qui accorde grande attention à la bonne gouvernance et à la cohérence des politiques pour le éveloppement durable ainsi qu’aux mécanismes de reddition de comptes. Il un cadre qui reconnaît les contraintes imposées par les limites planétaires et les causes et les impacts du changement climatique.
Un cadre enfin qui, pour être véritablement transformateur, devra mettre en place des changements fondamentaux dans les modèles économiques et financiers actuels.
 
Force est de constater que, au niveau rhétorique, les documents officiels ne sont pas trop loin de ces notions et que les prologues de leurs documents sont de plus en plus proches de ce que les OSC demandent.
 
La nouvelle Communication de la Commission Européenne, par exemple reconnait que «le futur cadre doit être fondé sur les droits et être centré sur les personnes», se dit consacrée à «un programme de transformation», veut garantir «la cohérence des politiques à tous les niveaux» et reconnait «l’importance de la participation des gens à la prise de décisions ainsi que la nécessité de nouveaux mécanismes de reddition de comptes pour tous les acteurs (y compris le secteur privé)».
 
Les différences ne sont donc pas dans l’analyse des défis mais concernent plutôt les actions requises pour y faire face. Aussi le discours ne se traduit-il pas (ou pas suffisamment) dans la plupart des propositions avancées par nos décideurs.
 
En effet, lorsqu’on lit le “Zéro Draft » du Groupe de Travail Ouvert ou la nouvelle Communication de la CE on constate rapidement que le niveau d’ambition n’est pas celui nécessaire, ni les actions proposées suffisantes pour parvenir aux transformations profondes essentielles pour faire face aux défis de notre temps.
 
On pourrait consacrer des heures à analyser en détail les différents documents mais je voudrais simplement partager quelques réflexions sur 5 points qui, à notre avis, reflètent ladite déconnexion entre les principes et demandes de la société civile, et ce que l’on retrouve dans les textes officiels.
 
● Universalité : tout le monde semble être d’accord sur la nécessité d’« un cadre universel » mais les différences d’interprétation persistent : pour nous, « universalité » veut dire responsabilité de tous les pays pour la réalisation de tous les objectifs dans leur contexte national. Par contre, les références à la nature universelle du cadre sont toujours trop ambigües dans les documents du GTO, tandis que la Communication de la CE manque de concentration sur les mesures que les pays riches devraient prendre, en particulier en termes de changement de leurs comportements, dans la plupart des domaines.
 
● Droits : les références aux principes d’égalité et de non-discrimination, de participation et de reddition de comptes – conditions préalables pour les objectifs à atteindre- sont toujours absentes ou trop faibles. En outre, nombre des objectifs proposés ne sont pas toujours formulés dans une perspective fondée sur les droits de l’homme car souvent le principe d’«objectif zéro» n’est pas appliqué (Par exemple: Objectif 1, cible 2: Réduire d’au moins x% la proportion de personnes vivant en dessous du seuil national de la pauvreté d’ici 2030. Une approche de réduction -au lieu d’élimination- n’offre pas un programme de transformation qui « ne laisse personne de côté » !).
 
● La «planète» : il faut reconnaitre la nécessité de faire cesser la pollution excessive et l’utilisation sans discernement des ressources naturelles, ainsi que la nécessité de vivre dans les limites planétaires tout en facilitant l’accès équitable aux ressources naturelles. En plus, le cadre dans son ensemble et dans chacune de ses parties doit viser à la durabilité environnementale. Les actions prévues dans le volet environnemental ne serviront à rien si le GTO persiste avec des propositions qui leur sont tout à fait incompatibles telles, par exemple, celles portant sur l’industrialisation ou la croissance annuelle soutenue du PIB par tête (Objectif 8.1 du GTO).
 
● L’économie: malgré les déclarations sur la nécessité d’intégrer les trois piliers du développement durable (social, environnemental et économique) d’une manière équilibrée, il est très regrettable de constater la tendance à consacrer l’attention du
nouveau cadre sur des politiques sociales et environnementales au détriment du volet économique. Or, il est tout simplement impossible de parvenir à un agenda transformationnel si nous n’osons pas changer d’abord la façon de fonctionner de nos économies (ainsi que le rôle et la conduite du secteur privé).
 
● Le mythe de la croissance : On sait que la croissance économique à elle seule ne se traduit pas nécessairement par un développement humain, le bien-être où par la primauté de ’environnement. Par contre, ce qu’on trouve dans le « Zéro draft », par exemple, est l’accent sur la croissance économique (Objectif 8) et l’industrialisation (Objectif 9), ce qui, loin de réorienter les paradigmes économiques actuels, sert simplement à les renforcer.
 
Une année d’enjeux pour la solidarité internationale
 
Le débat sur le cadre post-2015 est une excellente occasion de tirer les leçons de ce que le cadre précédent a fait ou omis de faire; une occasion d’améliorer ce qui a fonctionné et de remplacer ce qui n’a pas fonctionné ; une opportunité bien nécessaire de renouveler notre idée classique de développement.
 
Pendant deux années déjà on a entendu les espoirs et les messages de la société civile sur le nouveau programme post-2015. Il s’agit de :
 
● Messages portant sur le besoin d’un cadre porteur de transformations profondes, structurales et systémiques.
● Messages sur la nécessité d’un cadre cohérent, multidisciplinaire et exhaustif, capable d’aborder les différents défis présents en tenant compte de leurs causes profondes.
● Messages sur un cadre qui reconnait les interconnexions entre les diverses thématiques et qui laisse de côté l’approche cloisonnée qui était l’apanage des OMD.
● Messages sur l’urgence de construire un seul cadre abordant les trois dimensions du développement durable et qui mette fin à la division artificielle et stérile entre développement et environnement.
● Messages exigeant la redéfinition de la pauvreté pour en finir avec l’approche réductionniste des seuils de pauvreté actuels, et les remplacer par des approches plus complexes basées sur le bien être des personnes.
● Messages enfin sur la nécessité de définir un cadre vraiment universel qui remplace l’ancienne dichotomie nord-sud et le nous/eux par une approche mondiale basée sur une vraie solidarité et coopération entre les pays et les personnes pour faire face à nos défis partagés.
 
Nos décideurs disent partager ces messages. Maintenant que le processus de négociation démarre, c’est le moment de le prouver !
 
Quant à nous, Organisations de la Société et pousser, si nos décideurs pendant les négociations sur le nouveau cadre. Mais nous ne serons pas seuls à le faire. Pour assurer le succès de notre plaidoyer  et aussi une mise en œuvre effective et ambitieuse du nouveau programme, il faudra en effet bien davantage que le travail des ONG. Nous appelons à la participation active de toutes les associations et mouvements citoyens et à un débat démocratique inclusif et profond sur nos choix de société.
 
Mobilisation, EYD…
 
2015 sera justement l’année européenne pour le développement. Un signe unique de la part de l’Union européenne pour que s’élargisse le cercle des “initiés” que nous sommes, et que tout un chacun comprenne que le développement, loin de se vivre seulement en Afrique où en Amérique latine, prend déjà forme ici et maintenant. Dans l’action sociale menée sur le plan local par des anonymes qui s’engagent pour ceux que la société laisse de côté ; dans le choix par une PME (Petite et Moyenne Entreprises) d’une banque éthique ; dans la re-création
du lien social par les projets d’une petite association de personnes issues de l’immigration ; ou encore, dans le passage de plus en plus de consommateurs vers la “consomm’action”, par exemple au niveau alimentaire avec les AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne).
 
La liste est loin d’être close! Et pourtant, toutes ces pratiques entrent en résonance avec nos messages pour la solidarité internationale et le développement après 2015. Elles abordent finalement la question de l’aide, des dérives de la finance, de la richesse de l’immigration, de la cohérence des politiques “personnelles” (comportements individuels) pour le développement (pour ne citer que les exemples précédents) avec une acuité renouvelée et plus que jamais proche de chacun d’entre nous. Pour une mise en œuvre effective et ambitieuse d’un cadre
post 2015 universel, c’est avec tous ces acteurs que nous devrons travailler.
 
Si l’année européenne pour le développement nous en donnera les ressources, il nous appartiendra d’aller au-delà des vœux pieux ou de l’autosatisfaction.
 
Pour les gouvernements nationaux, cela doit passer par une collaboration étroite des Ministère des Affaires Étrangères (ou autres Ministères en charge du développement international) avec tous les ministères concernés par nos messages (voir plus haut: accès aux droits, économie, planète…) ainsi qu’avec les autorités locales capables de fédérer les acteurs du développement sur leur territoire et donc de vraiment mettre en œuvre l’universalité d’un cadre post 2015.
 
Pour nous, OSC, c’est la solidarité internationale qui nous y aidera : c’est-à-dire la participation à un élan mondial de la société civile, ACTION 2015, par lequel la société civile de chaque continent, “organisée” ou non, se rassemble en ce moment même pour appeler à la transformation profonde dont nous avons plus que jamais besoin.
 
écrit par:
 
Seamus Jeffreson
CONCORD,
Directeur
 
Avec la contribution de:
 
Gerard Vives
Beyond 2015,
Coordinateur pour l’Europe
 
Claire des Mesnards
AMCP,
Coordinatrice pour l’Europe
 
Ce discours a été rédigé à l’occasion de l’Assemblée Générale de Coordination Sud et du débat «2015 : Une année d’enjeux pour la solidarité internationale».