Comment la cohérence peut sauver l’Europe

L’Union européenne s’enlise dans une crise de confiance de la part de ses citoyens qui ont exprimé lors des dernières élections un désaveu. Nombreux sont les citoyens qui n’arrivent plus à saisir à quoi sert l’Europe et où elle va.

fair

(Image: Publication du 2ème baromètre « FairPolitics » sur la cohérence des politiques luxembourgeoises pour un développement équitable et durable)

En tant qu’ONG de développement militant pour une Europe à l’écoute des populations vivant dans la pauvreté ici et ailleurs, une Europe qui prend ses responsabilités, notamment vis-à-vis des Pays en Développement, quelles recommandations cela nous inspire-t-il ?

D’abord que nos dirigeants auraient beaucoup à gagner à mieux identifier et valoriser les domaines d’action qui sont les atouts et les points forts de l’Union, et qui rencontrent l’adhésion des citoyens. La lutte contre la pauvreté et pour le respect des droits de l’homme en est un.

Les statistiques sont claires : malgré la crise économique et les soucis personnels, les citoyens européens restent solidaires et sont massivement favorables à la coopération européenne pour le développement.

Or, dans le domaine de la lutte contre la pauvreté mondiale, la promesse de l’Union européenne est immense : l’alliance de 28 pays, puissance économique majeure, premier partenaire commercial de l’Afrique, cela peut faire la différence !

Et l’Europe semble prendre son rôle au sérieux. Collectivement, l’Europe est le premier donateur d’aide internationale et ses engagements en terme d’efficacité de l’aide vont au-delà des engagements internationaux. Unique au monde, l’Europe s’est même assigné une obligation de mettre en cohérence ses politiques avec l’objectif d’éradiquer la pauvreté.

Alors pourquoi les citoyens européens n’adhèrent-ils plus à cette Europe ?

Peut-être parce que l’Europe s’est montrée incapable de lutter contre les inégalités croissantes, ici et ailleurs. Certaines politiques européennes ont en réalité l’effet contraire de fragiliser des populations déjà vulnérables, en Europe et dans les pays en développement. Tel est le cas de la politique agricole commune, qui ne permet pas de promouvoir une agriculture durable, respectueuse de l’environnement et assurant que les petits producteurs puissent vivre décemment de leur travail. Par ailleurs, l’Europe n’a toujours pas mis un terme aux pratiques de dumping de denrées alimentaires européennes subventionnées sur les marchés africains alors que cela met en péril les petits agriculteurs locaux.

Tel a aussi été pendant des années le cas de la politique de la pêche, qui favorisait la pêche industrielle dans les eaux des pays en développement – alors que les populations locales dépendent de ces ressources de la mer, et que les acteurs de la pêche artisanale disparaissent peu à peu en Europe. Rien de significatif n’a été fait pour mettre un terme aux paradis fiscaux en Europe ni pour contraindre les entreprises européennes à payer des impôts dans les pays en développement où elles font des bénéfices et mènent leurs activités – ce qui prive les nations les plus pauvres de ressources financières essentielles pour le développement de leurs économies et de leurs services publics.

Autre exemple, l’Europe incite ses entreprises à extraire des sous-sols latino-américains les précieux minerais indispensables à son économie, mais bien souvent c’est au mépris des conditions de travail décentes et des droits des communautés locales. Au même moment, l’aide décroit et les engagements d’efficacité ne sont pas tenus.

Tant d’incohérence et d’injustice ne peuvent qu’alimenter une crise de confiance.

La nouvelle Commission européenne et son Président Jean-Claude Juncker doivent prendre la mesure exacte de cette crise et apporter des réponses courageuses s’ils veulent rétablir l’Europe dans le cœur des européens. Plus que jamais, la cohérence des politiques pour le développement est nécessaire. L’Europe doit faire ce qu’elle dit et agir à la hauteur de ses responsabilités.

Le temps est venu pour l’Europe d’éliminer les obstacles qu’elle crée elle-même au développement des pays dont de larges pans de la population luttent chaque jour contre la faim, la misère et la violence. Commerce (Accords de Partenariat Economique avec les pays d’Afrique, des Caraïbes, et du Pacifique, TTIP ), énergie (agrocarburants), changement climatique (Paquet énergie-climat 2030), migrations, agriculture, finance, fiscalité et responsabilité des entreprises… nombreux sont les processus politiques en cours où l’Union est mise à l’épreuve de la cohérence. La Présidence européenne du Luxembourg en 2015 devra poursuivre cet agenda et relever les défis.

Par ailleurs, c’est sous la Présidence du Luxembourg que le nouveau cadre international pour le développement post-2015 sera adopté à l’ONU. Cela représente une belle opportunité de mettre en lumière le rôle constructif de l’Europe sur la scène mondiale, à condition que l’Europe parle d’une seule voix, pour la cohérence en faveur du développement humain et durable.

La cohérence des politiques pour le développement demande un courage politique certain et une conscience aiguë de l’interdépendance du monde dans lequel nous vivons. L’Europe en ressortira grandie et respectée et les citoyens européens ont tout à y gagner !

Seamus Jeffreson, Directeur de CONCORD
et
Blandine Bouniol, Coordinatrice politique pour la Cohérence des Politiques pour le Développement à CONCORD